Conférence Apéro géopolitique : « Géopolitique de l’espace : la nouvelle frontière stratégique du XXIᵉ siècle ».

Alors que les grandes puissances développent des capacités antisatellites et cherchent à sécuriser leurs infrastructures orbitales, l’espace devient de plus en plus un domaine stratégique et militaire. Selon le secrétaire américain à la Guerre, Pete Hegseth, l’espace extra-atmosphérique est « le champ de bataille le plus décisif de ce siècle et des siècles à venir ». Il a insisté sur le fait que « celui qui contrôle les hauteurs contrôle le combat ».
La conférence « Apéro géopolitique », organisée le 25 mars à Genève, au Château d’Aire, par l’Institut de la Swiss UMEF University of Applied Sciences, a proposé une discussion approfondie sur l’espace en tant que nouvelle frontière stratégique du XXIᵉ siècle.

Le panel a réuni des experts de premier plan : le Dr Benjamin Guyot, CEO de Spacetalk et expert en droit spatial basé en Suisse, officier au sein du Commandement spatial suisse ; le Dr Urs Vögeli, Directeur du Swiss Institute for Global Affairs ; ainsi que Hicheme Lehmici, expert en géopolitique et chargé de cours à la Swiss UMEF University, afin d’examiner si l’espace deviendra une arène de rivalité mondiale ou restera une frontière commune pour l’humanité.

La nouvelle course à l’espace : de la guerre froide à la compétition multipolaire

The discussion opened with a comparison between the original space race and today’s multipolar competition. While the Cold War era saw a bipolar contest between the Soviet Union and United States, the contemporary space landscape involves multiple major powers pursuing ambitious programmes with both scientific and strategic objectives.

Hicheme Lehmici a présenté une analyse détaillée des programmes lunaires actuels, en mettant en évidence deux initiatives concurrentes visant l’établissement de bases permanentes d’ici 2030. Le programme Artemis, dirigé par les États-Unis, rassemble environ trente pays, principalement issus de la sphère occidentale, dont l’Union européenne et le Japon, avec pour objectif d’établir une présence humaine durable au pôle Sud de la Lune. Ce site présente des avantages stratégiques : des dépôts de glace d’eau essentiels au maintien de la vie et à la production de carburant, ainsi qu’un ensoleillement quasi permanent permettant une production fiable d’énergie solaire.

En concurrence directe, la Chine et la Russie développent le projet de Station internationale de recherche lunaire (International Lunar Research Station – ILRS), qui privilégie une approche davantage robotisée et prévoit notamment la construction d’une centrale nucléaire afin de répondre aux défis liés à l’approvisionnement en énergie. La Chine a déjà franchi des étapes majeures dans l’exploration lunaire, notamment avec des alunissages sur la face cachée de la Lune en 2019 et en 2024. La véritable prouesse réside toutefois dans le déploiement de satellites relais et d’une infrastructure de communication permettant d’assurer les liaisons avec cette face cachée.

Les experts ont souligné l’évolution des priorités de l’exploration spatiale, passées de Vénus – où l’Union soviétique a réalisé le premier atterrissage réussi sur une autre planète – à la Lune et à Mars. Le Dr Urs Vögeli a expliqué cette transition en rappelant que, si Vénus est un environnement « extrêmement hostile », Mars offre une perspective stratégique bien plus attractive, notamment à travers la vision d’Elon Musk d’une « seconde Terre » et l’ambition de la Chine d’envoyer le premier être humain sur Mars d’ici 2049, à l’occasion du centenaire de la fondation de la République populaire de Chine.

 

 

Dimensions militaires et militarisation de l’espace

Les dimensions militaires de l’espace se sont imposées comme un thème central des échanges. Les experts ont analysé la manière dont l’espace est passé d’un domaine essentiellement scientifique à ce que le secrétaire américain à la Guerre, Pete Hegseth, a qualifié de « champ de bataille le plus décisif pour l’humanité ». Cette évolution reflète un principe stratégique fondamental selon lequel celui qui contrôle les hauteurs détermine l’issue des conflits, un concept désormais étendu à l’espace orbital.

Les budgets spatiaux actuels reflètent cette militarisation : le budget spatial mondial atteint 135 milliards de dollars par an, les États-Unis y consacrant 53 milliards, la Chine 20 milliards, l’Union européenne 9 milliards et la Russie moins de 4 milliards. Les États-Unis dominent avec environ 8 000 satellites sur un total de 15 000, Starlink contrôlant les trois quarts des satellites américains. La Chine connaît une expansion rapide avec les constellations Guowang et Qianfan, prévoyant 15 000 satellites d’ici 2030-2035 et potentiellement 50 000 à plus long terme.

La discussion a également porté sur les armes antisatellites (ASAT), dont disposent aujourd’hui quatre grandes puissances : la Russie, les États-Unis, la Chine et l’Inde. Toutefois, le Dr Benjamin Guyot a mis en évidence le paradoxe stratégique de ces capacités : la destruction de satellites engendre des débris orbitaux, selon le phénomène connu sous le nom de syndrome de Kessler, susceptibles d’endommager les propres infrastructures spatiales de leurs utilisateurs. Plus préoccupantes encore sont les technologies émergentes, notamment les systèmes laser destinés à perturber le fonctionnement des satellites, qui auraient été employés par la Russie pendant le conflit en Ukraine, ainsi que les projets d’armes orbitales potentiellement alimentées par l’énergie nucléaire.

Entreprises privées et dépendance aux infrastructures spatiales

L’un des principaux thèmes abordés a été la manière dont les entreprises privées ont révolutionné l’accès à l’espace, tout en créant de nouveaux défis en matière de gouvernance. Grâce à sa stratégie de lancements bihebdomadaires et à la réutilisation des premiers étages de ses lanceurs, SpaceX a considérablement réduit les coûts, rendant l’accès à l’espace accessible au-delà des seuls acteurs étatiques traditionnels. Cette nouvelle économie spatiale (« New Space ») englobe la fourniture d’un accès mondial à Internet, les applications de l’Internet des objets (IoT) permettant des opérations à distance, ainsi que les nouvelles perspectives offertes par la fabrication en milieu spatial.

Le Dr Urs Vögeli a souligné que la fabrication de produits pharmaceutiques et biotechnologiques en apesanteur constitue un secteur particulièrement prometteur, les conditions propres à la microgravité offrant des avantages pour la production de composés biologiques. Toutefois, cette privatisation soulève des questions quant au contrôle par les États des infrastructures critiques. Le conflit en Ukraine en fournit une illustration : le réseau Starlink est devenu indispensable aux communications militaires ukrainiennes après la destruction des infrastructures terrestres par les forces russes.

Les experts ont souligné la dépendance croissante de l’humanité à l’égard des infrastructures spatiales, qu’il s’agisse des systèmes de navigation (GPS, Galileo, GLONASS, BeiDou), des réseaux de communication ou des systèmes d’observation de la Terre, tels que le programme européen Copernicus, qui permet de créer un « jumeau numérique » de la planète pour le suivi du climat. Malgré cette dépendance, il n’existe aucun mécanisme neutre de coordination permettant d’assurer, ne serait-ce que, l’évitement des collisions entre les satellites des puissances rivales. C’est précisément cette lacune que l’entreprise suisse Spacetalk, dirigée par le Dr Benjamin Guyot, cherche à combler.

Défis de gouvernance et droit international

Les échanges ont mis en évidence les importantes lacunes de la gouvernance spatiale actuelle. Le Traité de l’espace de 1967 a posé des principes fondamentaux, notamment celui de l’espace comme patrimoine commun de l’humanité et l’interdiction du déploiement d’armes de destruction massive dans l’espace, mais il ne prévoit aucun véritable mécanisme d’application. Quant à l’Accord sur la Lune de 1979, il n’a été ratifié que par un nombre limité d’États. Depuis les années 1970, le droit spatial international n’a connu que très peu d’évolutions significatives.

Le Dr Urs Vögeli a mis en évidence l’existence de deux visions concurrentes de la gouvernance spatiale. L’approche américaine privilégie le capitalisme entrepreneurial et le développement par les acteurs privés, tandis que l’approche défendue par la Chine et les pays des BRICS met l’accent sur le droit international et considère l’espace comme un « patrimoine commun de l’humanité ». Cette opposition se manifeste notamment à travers les législations adoptées par les États-Unis et le Luxembourg autorisant l’exploitation des ressources des astéroïdes, remettant ainsi en question l’interprétation traditionnelle du droit spatial international.

Avant le retrait prévu de la Station spatiale internationale (ISS), d’ici quatre à six ans, la Chine pourrait se retrouver à exploiter la seule station spatiale en service, ce qui serait susceptible de modifier l’équilibre des capacités spatiales et des possibilités de coopération internationale. Toutefois, des projets de stations spatiales privées sont actuellement en cours de développement dans les pays occidentaux.

Durabilité environnementale et participation régionale

Les préoccupations environnementales ont occupé une place importante dans les discussions. Plus d’un million de débris spatiaux de plus d’un centimètre orbitent actuellement autour de la Terre. Le déploiement prévu de plusieurs centaines de milliers de satellites supplémentaires soulève des interrogations quant à la durabilité de ce modèle, d’autant plus que les pratiques actuelles reposent sur une durée de vie d’environ cinq ans, après laquelle les satellites sont désorbités et se consument dans l’atmosphère, nécessitant des lancements de remplacement permanents.

Les échanges ont également porté sur les possibilités offertes aux États de plus petite taille pour participer aux activités spatiales. En Afrique, ce rôle est principalement assuré par des agences nationales, notamment l’Agence spatiale égyptienne et l’Agence spatiale algérienne (ASAL), qui illustrent la montée en puissance du continent malgré un niveau d’intégration encore limité. D’autres puissances émergentes, telles que la Turquie, développent également leurs capacités spatiales, tandis que l’Iran est parvenu à acquérir une capacité autonome de mise en orbite de satellites, en s’appuyant souvent sur des technologies à double usage et sur des partenariats extérieurs.

L’atterrissage réussi de l’Inde au pôle Sud de la Lune en 2023, alors qu’une tentative similaire de la Russie a échoué, montre que les capacités spatiales ne sont plus réservées aux puissances traditionnelles. Les experts ont estimé que les petites et moyennes puissances devraient se concentrer sur l’identification de niches spécifiques et la formation de partenariats régionaux, plutôt que de chercher à développer des programmes entièrement indépendants.

Défis et perspectives d’avenir

Les discussions se sont conclues par la reconnaissance de plusieurs défis majeurs qui demeurent sans réponse. La transition entre des lignes directrices volontaires et un cadre juridiquement contraignant garantissant un comportement durable dans l’espace reste inachevée. Les institutions actuelles pourraient également se révéler insuffisantes pour gérer les tensions et les conflits spatiaux entre les grandes puissances. Enfin, la question de la durabilité environnementale devra être traitée de toute urgence afin d’éviter que l’accumulation de débris ne rende certaines orbites inutilisables.

Plus fondamentalement encore, les échanges ont soulevé une question essentielle sur la relation de l’humanité avec l’espace. Comme l’a souligné Hicheme Lehmici, nous sommes entrés dans une situation sans précédent où l’humanité, par le biais de ses propres technologies, dirige désormais des armes contre elle-même depuis l’espace, faisant de la Terre à la fois l’origine et la cible potentielle de futurs conflits. Cette évolution marque un basculement profond, faisant passer l’espace d’un domaine d’exploration à un espace de militarisation tournée contre l’humanité elle-même, à l’échelle planétaire.

Si l’espace continue d’offrir d’immenses perspectives en matière de développement et de progrès, les experts ont souligné que la prévention de l’escalade des tensions et de la dégradation de l’environnement spatial nécessitera un niveau de coopération internationale sans précédent. Les décisions qui seront prises au cours des prochaines décennies détermineront si l’espace deviendra un vecteur de progrès pour l’humanité ou un nouveau théâtre d’une compétition aux conséquences potentiellement autodestructrices.

Katy Cojuhari, modératrice.

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